Extraits pré-sélection

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Celui qui dessinait les dieux

 

"Les hommes étaient heureux. La chasse avait été bonne. Ils ne sentaient pas le poids de la branche qui sciait l'épaule tandis qu'ils marchaient, deux par deux en file indienne, sur le chemin tracé par les aurochs toujours en quête d'un nouveau pâturage. Si la charge était lourde, c'était que sur chacune de ces branches pendait un saïga. La main des hommes n'avait pas tremblé au moment de tendre le bois-qui-plie et de lâcher la flèche. Ce qui se servaient du bois-qui-perce avaient atteint leur cible sans faillir. Cinq antilopes mortes pour nourrir le clan pendant plusieurs jours et offrir leurs peaux à tanner. Une belle chasse !

Ibhô reconnut la grosse pierre plate qui s'avançait au-dessus de la trace, au point de faire un bon abri en cas d'orage. Le groupe de chasseurs n'était plus très loin du camp. Tant mieux, car il avait eu beau mettre une grosse couche d'herbe entre sa peau et le bois, le frottement et le poids de la branche devenaient intolérables. Mais pas question de se plaindre. C'était sa première saison de chasse. Les chasseurs l'avaient accepté parmi eux, le considérant assez âgé pour ce genre d'activité. Un honneur qu'il devait mériter. Alors Ibhô serra les dents et continua d'avancer.

La dernière partie du parcours fut la plus dure. Le chemin grimpait le long de la colline pour rejoindre la grande caverne qui s'ouvrait face à la plaine où serpentait une rivière. L'hiver, lorsque les arbres se débarrassaient de leurs feuilles, on voyait surgir au loin le gibier ou les clans ennemis. L'été, un écran de verdure cachait l'entrée de la grotte, la rendant invisible aux yeux de ceux qui voulaient tuer les guerriers et voler les femmes. La contrepartie était qu'on ne voyait pas le danger survenir. Zurg, le chef du village, avait mis en place un système de guetteurs composé de femmes et de jeunes afin de prévenir toute arrivée. La survie du clan en dépendait. 

Un cri guttural retentit par trois fois. La troupe des chasseurs venait d'être repérée et signalée comme amie. D'autres cris, ceux de joie ceux-là, résonnèrent depuis l'entrée de la caverne. Rapidement, plusieurs enfants déboulèrent en courant par l'étroit chemin. Il rirent, frappèrent dans leurs mains, hululèrent des chants joyeux à la vue des prises accrochées par les pattes, têtes ballantes. Leurs ventres ne crieraient pas famine durant les prochains jours. Cela les rendait heureux.

La troupe arriva finalement sur l'esplanade de la grotte où tous les valides les attendaient. Fièrement, les hommes firent un cercle et tournèrent plusieurs fois en dansant et chantant, histoire de remercier le dieu de la chasse et, aussi, de parader devant le reste du clan.

Enfin, ils posèrent leurs lourds fardeaux. Ibhô se massa le haut de l'épaule. Il n''eut pas le loisir de le faire très longtemps. Un vieillard sortit des profondeurs de la grotte, une torche à la main, et se dirigea droit vers lui.
- Tu en as, j'espère ?
Ibhô décrocha de sa ceinture un récipient, fermé avec un bouchon d'herbes.
- Pleine à ras bord.
- Parfait, viens avec moi, répondit l'ancien en lui tendant le flambeau."

 

*sorte d'antilope au long museau

 

(extrait du Chapitre 1)

d'Alain Grousset paru chez Scrineo en 2019

 


 

Renversante

 

- Oh papa, t’es sûr ? J’ai d’autres choses à faire !

- Léa, je te le demande parce que c’est important. Tu voudrais vivre toute ta vie avec des œillères devant les yeux ?

- Je n’ai pas d’œillères devant les yeux. J’y vois très bien !

- C’est ce qu’on verra.

- Mais pourquoi ? J’ai déjà plein de devoirs à faire, alors ça en plus !

- Fais-le pour Tom.

- Pour Tom ?

- Oui, mais pour toi aussi. Vous vivrez mieux, aussi bien toi que lui, si vous vous rendez compte de certaines choses importantes.

- Si c’est pour Tom, alors… D’accord ! Je vais réfléchir à la place des filles et des garçons dans la société. Je vais le faire ! Mais tu verras que je ne vais rien découvrir de renversant…"

 

Le livre

Dans le monde de Léa et Tom, les rues et les établissements scolaires ont des noms de femmes célèbres, et ce sont les hommes qui s’occupent des enfants. Comme dans toutes les écoles, on apprend que le féminin l’emporte sur le masculin, « parce qu’il est réputé plus noble que le masculin à cause de la supériorité de la femelle sur le mâle ». Il en est ainsi depuis la nuit des temps, et personne ne semble vouloir remettre en cause cet ordre établi. Pourtant, Léa et Tom voient bien que quelque chose ne va pas… Alors, ils se mettent à réfléchir, et détricotent ensemble les clichés de ce monde où règne la domination féminine.

 

 

(extrait du Préambule)

de Florence Hinckel paru à l'Ecole des Loisirs en 2019

 


 

La montagne noire

 

"Le chauffeur m'avait lancé un petit mot encourageant et, après une longue hésitation, j'avais fini par monter dans le car.

-Allez, petit, va rejoindre tes copains. Et c'est parti pour les vacances!

J'avais trouvé une place à l'écart en évitant de regarder les autres enfants déjà installés qui bavardaient et rigolaient. Je n'en connaissais aucun.

Le car redémarra, mais je ne regardai pas les paysages que nous traversions, les prairies éclatantes de lumière, les sous-bois humides et sombres, les torrents qui se faufilaient entre les roches et les petites falaises. Au milieu de ce groupe d'enfants heureux et excités, je ne m'étais jamais senti aussi seul. Assis en retrait, je fixais le fauteuil devant moi, comme hypnotisé par la trame usée du vieux tissu qui le recouvrait. J'étais parti dans mes pensées, bercé par le ronronnement du moteur et le balancement du véhicule qui avançait sur la route ensoleillée.

Depuis la mort de mes parents, rien ne semblait s'imprimer clairement dans mon cerveau. Je m'étais installé dans une sorte de rêverie mélancolique. C'était comme un voile opaque qui s'était abattu brutalement sur ma vie. Un voile pesant qui avait tout recouvert sans laisser passer le moindre trait de lumière.

A l'école, je restais souvent seul, assis dans un coin de la cour de récré, indifférent à l'agitation des autres que je n'entendais pas. Même mes meilleurs camarades avaient abandonné l'idée de me faire participer à leurs jeux. J'étais devenu une ombre.

Parfois, je voyais les yeux de la maîtresse se poser sur moi un peu plus longtemps et se remplir de larmes lorsqu'elle m'observait au fond de la classe. Grave et silencieux, complètement emmuré dans ma tristesse, je me perdais dans les souvenirs de cette vie passée qu'un accident de voiture m'avait enlevée violemment sans prévenir, il y avait à peine quatre mois.

J'avais été recueilli par mon oncle et ma tante, qui s'occupaient d'une exploitation agricole. Ils étaient pleins de bonne volonté et multipliaient les efforts pour me changer les idées, mais je voyais bien qu'ils étaient submergés de travail à la ferme en ce début de mois de juillet. Ils m'avaient proposé plusieurs fois de partir en camp de vacances dans la Montagne Noire. Ils pensaient sûrement que les activités dans la nature m'aideraient à oublier ma peine. Mais je n'avais aucune envie de partir en colonie construire des cabanes dans la forêt ou des moulins à eau dans les ruisseaux et je n'avais rien répondu, espérant de tout mon cœur que le temps leur ferait oublier cette mauvaise idée. La conversation que je surpris un soir détruisit mes derniers espoirs.

Ma tante s'interrogeait:

-Je ne sais si on prend la bonne décision. C'est trop tôt. Rémi est tellement triste... Tellement seul.

-Justement, il rencontrera d'autres enfants là-bas. Ils iront se promener dans la forêt, ils feront plein d'activités, il sera occupé et ça lui fera du bien, j'en suis persuadé.

Mon oncle l'avait rassuré. Il croyait fermement aux vertus du bon air de la campagne pour soigner les chagrins. Il était convaincu qu'occuper ses mains évitait de trop penser et il savait parfaitement que si je restais à la ferme cet été-là, je m'isolerais dans les granges et m'enfermerais un peu plus dans la mélancolie.

Il insista :

-Tu sais bien qu'il n'y a pas d'autre solution. Il y a trop de travail à la ferme. Nous ne pourrons pas être avec lui pour l'aider. Il faut l'envoyer là-bas.

Ma tante avait fini par acquiescer, elle savait que mon oncle avait raison.

C'est ainsi que je me retrouvai un beau matin au bout du chemin, mon sac à dos posé à côté de moi, à attendre le car qui devait me transporter vers cette montagne dont le nom m'inquiétait vaguement.

De la fenêtre du car, je vis ma tante me faire un petit signe encourageant, mais son sourire un peu forcé m'envoyait un autre message. Je voyais bien qu'elle était un peu inquiète et que si elle avait pu, elle m'aurait gardé près d'elle. Je la regardais devenir toute petite au fur à à mesure que le car s'éloignait, je ne me doutais pas une seconde que cette route me mènerait vers des vacances qui resteraient gravées à jamais dans ma mémoire."

 

(Premier chapitre)
de Maria Jalibert paru chez Didier Jeunesse en 2019

 


 

Et le désert disparaîtra

 

 

"Perchée sur son observatoire en bois, elle scrute l’immense étendue sableuse. La chaleur fait trembler les dunes à l’horizon, et la femme plisse les yeux pour mieux voir.

Une branche danse derrière elle. Les jeunes feuilles vibrent, la branche s’abaisse et rebondit au gré du vent. Elle monte, descend, effleure la nuque de la femme qui l’écarte du plat de la main et se concentre à nouveau sur le désert.

Ciel et terre s’emmêlent.

Soudain, au loin, une colonne de sable s’élève. Elle est minuscule, mais la femme l’a déjà repérée.

Lorsqu’elle est sûre de savoir qui s’approche, la femme se retourne et lance au garçon accroupi au pied de l’observatoire :

— Voilà les derniers invités.

— Je vais lire le Livre, alors ?

— Oui. Dès qu’ils seront arrivés, qu’ils auront pu se laver, la cérémonie commencera. Tu pourras lire le Livre. Va prévenir le conseil !

Le garçon sourit, file en slalomant entre les lianes, les racines, les buissons.

La femme le regarde disparaître parmi l’enchevêtrement des troncs, avalé par la forêt qui se déploie derrière l’observatoire. Les petits pieds martèlent le tapis de feuilles mortes, puis le silence.

Elle se redresse, passe une main dans ses cheveux, les attache mieux. Elle époussette sa tunique et guette l’approche de la caravane.

Elle ne laisse rien paraître, mais elle aussi a hâte que la lecture du Livre commence."

 

(Premières pages)
de Marie Pavlenko paru chez Flammarion Jeunesse en 2020

 


La cavale

 

 

"Les feuilles de l'érable devant l'hôpital avaient des reflets rouges et dorés. Je regardais par la fenêtre, et je me suis dit : c'est étonnant comme les feuilles brillent si joliment juste avant de tomber.

- Viens voir, ai-je dit à Grand-père. C'est super beau.

- J'ai pas envie, a-t-il grogné. Et puis j'ai pas le droit de sortir.

J'étais venu tout seul à l'hôpital pour lui rendre visite. J'avais accompagné Papa plusieurs fois. Je connaissais donc le chemin.

D'abord, on prenait le métro. Puis, on prenait un bus rouge et on descendait quand on voyait une église sur une colline, à gauche.

Ce n'était pas difficile.

Papa n'avait pas envie de venir souvent. Parce que Grand-père était compliqué. Il avait toujours été compliqué.

Mais là, c'était encore pire.

Il s'est mis en colère et il a crié. Il a recraché les comprimés qui devaient le calmer. Et il a engueulé les aides-soignantes.

- Ici, je suis en cage, comme un animal ! a-t-il rugi. Vous me prenez pour qui ? Un singe ?

Il est devenu tout rouge, il a dit des gros mots et Papa m'a demandé de me boucher les oreilles. Papa trouvait que j'avais pas d'entendre encore plus de gros mots que ceux que je connaissais déjà.

Je n'étais pas d'accord.

J'ai toujours aimé ça quand Grand-père se mettait en colère. Ca rendait la vie plus passionnante.

Mais ça fatiguait Papa, et ça le rendait triste de voir son gros papa costaud qui ne faisait que maigrir et perdre des forces. C'est pour ça qu'il n'aimait pas lui rendre visite."

 

(extrait du Chapitre 1)
d'Ulf Stark, illustré par Kitty Crowther paru à l'Ecole des Loisirs en 2019

 

 


 

On m'appelle enfant I

 

"Aujourd'hui, la boue est sèche et forme une croute, j'ai de la poussière plein les yeux. Aujourd'hui c'est aussi mon anniversaire. Il me semble que c'est aujourd'hui. J'ai demandé à un adulte :

- On est bien le trois juillet ?

- Quelque chose comme ça, a-t-il répondu.

Le trois juillet est ma date de naissance. Du moins, il me semble.

Je vais avoir dix ans. J'ai dix ans. J'en suis sûr et certain.

J'ai dû mémoriser tant de choses, or j'ai un mal fou à mesurer le temps avec précision.

Mais comment oublier mon anniversaire ? Je ne me souviens pas de celui de ma mère ou de mon père - en revanche, je me rappelle leurs noms et prénoms.

Je me rappelle mes sœurs et il me semble aussi me rappeler de leurs anniversaires aussi. Je me rappelle mes sœurs, notre maison, notre propre maison.

Je me rappelle l'argent que mon oncle a glissé dans ma poche avant de me hisser sur le bateau rempli d'inconnus. Au moment de m'endormir, l'argent y était toujours et, à mon réveil, il avait disparu.

Comme ont disparu mes sœurs, ma mère et mon père. Mais je ne veux pas y penser.

Je ne veux pas non plus penser à cet homme qui a volé mon sac en me menaçant d'un couteau. Mon sac dans lequel il y avait mon téléphone et mes papiers."

 

(Premier chapitre)
de Steve Tasane traduit de l'anglais par Catherine Gilbert paru chez Gallimard en 2018

 


 

Des vacances bien pourries (ou Ma théorie sur les dominos)

 

 

"Vous connaissez le jeu de dominos ?

Une pièce tombe, en entraîne une autre, puis une autre et ainsi de suite, jusqu'à ce que toutes les pièces se retrouvent à terre. Bon, eh bien, voyez-vous, je trouve que la vie, c'est une sorte de grande chute de dominos.

Une partie géante.

Tout est une affaire de hasard. Un hasard qui se prend parfois les pieds dans le tapis, qui tombe et se relève, repart, se cogne, un hasard qui hésite, se trompe de chemin, choisit d'aller à gauche ou à droite, un hasard qui avance et, finalement trouve sa voie.

C'est ça, la vie : une suite de hasards.

Ma théorie sur la vie, vous pouvez vérifier, elle marche toujours.

Prenons l'exemple de mes parents. Ils se sont croisés dans la rue, un jour de très beau soleil. Imaginez que, ce jour-là, une tempête se soit abbatue sur la ville. Ou que ma mère ait attrapé la grippe et se soit retrouvée au lit avec 40 de fièvre. Ou encore que mon père ait tourné au carrefour pour s'acheter un pain aux raisins. Ou qu'une voiture ait klaxonné en arrivant à son niveau. Il aurait tourné la tête, ma mère serait restée derrière lui, il n'aurait pas vu "ses yeux violets", ils auraient continué leur route sans savoir à côté de quoi ils passaient. C'est malin.

Et je ne serais pas né ! Vous vous rendez compte ? "

 

(Premier chapitre)
de Séverine Vidal, illustré par Oriol Vidal paru chez Milan Jeunesse en 2019

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