Les auteures

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Marie-Aude Murail

marie-aude_Murail.jpgInterview filmée de Marie-Aude Murail, auteure jeunesse et adulte
 

Bibliographie sélective

 

 

 

Christelle Dabos

Notre première question concerne le terme de « matrimoine ».  Il signifie littéralement « héritage des mères » et désigne l'ensemble de l'héritage culturel des femmes artistes et intellectuelles transmis aux générations futures… Vous sentez-vous concernée par cette notion  et ce mouvement ?

Dans mon esprit, peut-être à tort sur le plan étymologique, “patrimoine” a toujours signifié “héritage des parents” hommes et femmes confondus. Je ne me suis donc pas posée jusqu’ici la question d’un héritage qui ne me viendrait que de femmes, et que je serais destinée à recevoir et à transmettre parce que j’en suis une moi-même. Je me ressens comme une conscience avant de me ressentir comme une femme (ou comme toute autre chose d’ailleurs). C’est vrai à chaque fois que je me réveille le matin et que je m’endors le soir. C’est vrai quand j’écris. De même, dans mon rapport avec les autres, je trouverais limitatif (pour moi comme pour les autres) d’être perçue et définie uniquement en tant que femme, que ce soit négativement ou positivement. Cela ne veut pas dire que je ne me sens pas femme, bien au contraire : cela fait intimement partie de moi, mais ce n’est pas que moi.

Sans doute ai-je la chance de pouvoir ressentir les choses ainsi parce que des personnes avant moi ont oeuvré pour que je naisse dans un environnement où j’ai pu m’expérimenter et m’épanouir en tant que personne, quel que soit mon genre ou mon sexe. Je leur en suis reconnaissante. Et je suis consciente que la notion de “matrimoine” prend toute son importance dans des contextes (passés et actuels) où une personne n’a pas accès aux mêmes droits, aux mêmes possibilités que d’autres sous prétexte que c’est une femme. Avoir des modèles d’artistes et d’intellectuelles qui se sont affranchies des préjugés de leur société, ça peut ouvrir des portes intérieures.

Ce qui me désole, ce sont les portes que l’on referme. Dernièrement, dans le milieu littéraire, j’ai été témoin de discours qui m’ont posé question. Par exemple : il y a eu tout un débat sur l’emploi des termes “auteure” ou “autrice”. Deux mots ayant exactement la même vocation : féminiser un nom de métier. Et cela a donné deux camps. J’ai vu une femme en culpabiliser une autre parce qu’elle avait opté pour une dénomination plutôt que l’autre.

Je dis un grand “oui” à tout ce qui élargit la conscience humaine, à tout ce qui nous permet de nous ouvrir à l’autre, qui que soit cet autre.

De l'idée de matrimoine, d'héritage culturel découle deux questions importantes.
L'une interroge la postérité, la voici : Postérité, ça vous dit quoi ?

Penser à la postérité, c’est se projeter dans le futur, dans l’après-maintenant et l’après-soi.  J’ai une imagination débordante, mais elle devient très paresseuse quand il s’agit d’avenir. À l’âge de 28 ans, j’ai dû faire face à une maladie grave qui m’a mise sens dessus-dessous. Littéralement : on m’a greffé un os de ma propre jambe dans la mâchoire. Ça a complètement changé mon rapport au temps. Avant, j’étais toujours dans l’attente de quelque chose, comme si une autre version du monde en général et de moi-même en particulier était en gestation et finirait prochainement par éclore. Le présent était forcément vécu comme frustrant et insatisfaisant. Je ressens le temps différemment aujourd’hui. Lorsque j’écris, je suis dans l’instant. Je ne me pose pas de questions comme “est-ce que ça conviendrait à un éditeur ?”, “est-ce que ça plaira à mes lecteurs ?” ou “qu’est-ce que je veux transmettre aux générations futures ?” Je m’efforce juste de rendre compte, avec les mots les plus justes possible, d’une histoire qui a envie de se raconter à travers moi. De même, quand je pars faire des dédicaces ou des animations avec mes lecteurs, je veux être là, avec eux, dans l’ici et le maintenant. Si je suis pleinement présente dans mon texte, si je suis pleinement présente dans ces échanges, alors la vraie rencontre entre l’autre et moi peut se produire. C’est dans ce présent-là que se construit l’avenir, le mien, le leur, le nôtre.


L'autre revient sur votre parcours d'écriture et vos influences, vos références : quels sont les auteur(e)s qui vous ont marquée ?

Je suis pleine d’empreintes. Chaque livre que j’ai ouvert, chaque oeuvre que j’ai vue ont laissé une marque sur mon imaginaire et sur moi-même. Ils m’ont permis de mieux regarder, mieux écouter. Mieux ressentir. Bref, ils m’ont agrandie.

Quand je suis entrée au collège, deux fictions m’ont donné, non pas le goût de la lecture (que j’avais déjà), mais celui non moins important de la curiosité : “Les Contes du chat perché” de Marcel Aymé et “Les Pilleurs de sarcophages” d’Odile Weulersse. Pour la première fois, je ne me suis pas contentée de ce qui nous était demandé de lire au programme scolaire. Oh non, ça ne me suffisait pas, je voulais en savoir plus ! Je me suis rendue dans une librairie du vieux Cannes pour acheter, avec mon argent de poche, d’autres titres de ces auteurs.

J’ai ensuite eu un gigantesque coup de coeur pour les enquêtes capilotractées avec Agatha Christie et Maurice Leblanc. J’étais fascinée par ces énigmes qui paraissaient surnaturelles, inexplicables jusqu’à ce que la lumière se fasse. C’est aussi de là que me vient mon goût très prononcé pour les révélations fracassantes et les retournements de situation. Ma “Passe-miroir” en regorge.

Plus tard, j’ai fait des études d’espagnol. Je me suis prise de passion pour le Réalisme Magique et la littérature sudaméricaine en générale avec “Casa de campo” de José Donoso, “La maison aux esprits” d’Isabel Allende, “Cent ans de solitude” de Gabriel García Márquez et “Fictions” de  Jorge Luis Borges. Cette cohabitation entre merveilleux et violence, légende et histoire, poésie et crudité a fait voler en éclats la notion de genres. J’ai réalisé qu’une oeuvre était beaucoup plus vaste que toutes les étiquettes qu’on pouvait poser dessus.

J’ai évidemment fait partie des innombrables lectrices et lecteurs qui sont tombés dans la marmite des Harry Potter de J. K. Rowling. Sa galerie de personnages, attachants et consistants, ainsi que sa maîtrise du suspense et de la surprise m’ont fait me dire, en fermant chaque tome “Je veux revivre ça”.

J’ai quitté la France pour la Belgique où j’ai rencontré des personnes qui m’ont fait, à leur tour, rencontré de nouvelles oeuvres. Mon compagnon m’a mis entre les mains “La maison des feuilles” de Mark Z. Danielewski qui a été pour moi une expérience à la fois hypertextuelle (les narrations s’imbriquent les unes dans les autres comme des poupées suisses), typographique (la mise en page est totalement au service du texte, je n’ai jamais autant retourné un livre de ma vie) et psychique (j’ai perdu complètement pied avec la réalité). Cette maison-là a fait éclater mes murs intérieurs.

Une amie, enseignante de français, m’a fait redécouvrir la littérature jeunesse. Je me suis ainsi plongée dans “Jeu Mortel” et “Ailleurs” de Moka, “Le Gardien des créatures” de Franny Billingsley, “La dernière licorne” de Eva Kavian, “Le Château de Hurle” de Diana Wynne Jones (adapté par les studios Ghibli), “La Croisée des Mondes” de Philip Pullman. Beaucoup de ces références ont posé les bases de ma Passe-miroir.

J’ai aussi un rapport très fort avec les images. J’ai grandi en lisant et en relisant toutes les bandes dessinées qui me tombaient sous la main : Tom-Tom et Nana, Astérix, Tintin, Yoko Tsuno. Bandes dessinées que je n’ai d’ailleurs pas lâchées une fois adulte : le Peter Pan de Loisel compte parmi mes grandes claques. Je suis une grand fan des Notes de Boulet. Et cette année, je me suis passionnée pour l’oeuvre intégrale de Vanyda.

Les troisièmes questions viennent de notre curiosité de lectrices quant aux commencements : d'où vient l'envie d'écrire ? Y a-t-il un élément déclencheur ? Quel est l'élément déclencheur de votre premier roman ?

Dans mon cas, oui, clairement, il y a eu un déclic. Un avant et un après. Quand j’étais jeune, je raffolais des rédactions, mais soyons honnêtes : je ne me foulais pas. Pour moi, c’était un jeu, ça se faisait dans la spontanéité du moment, comme ça venait, et ça se résumait souvent à des suites de péripéties extravagantes destinées à amuser la galerie (avec plus ou moins de succès). Je faisais la pitre, mais avec les mots.

Et un jour, il s’est produit quelque chose. J’étais une jeune adulte, étudiante à la faculté de Nice. J’avais toujours un petit côté clown en ce sens que je me tournais continuellement en dérision. Et il y a eu cette amie. Elle s’est mise en tête de me faire écrire. Elle me tendait des feuilles blanches, avec juste un titre ; je devais imaginer la suite. Je me suis prise au jeu, car après tout, c’était toujours ça pour moi : un jeu. Je lui ai écrit des histoires loufoques, sans queue ni tête, je voulais la faire rire. Jusqu’à ce que soudain : le blocage. J’avais le titre, la page blanche et aucune inspiration. Pour la première fois, rien ne me venait spontanément. J’ai donc fait ce que je ne faisais pas avant : j’ai réfléchi. Qu’est-ce que j’ai envie de lui écrire, à cette amie ? Qu’est-ce que je veux vraiment lui dire ? Me dire à moi-même, peut-être ? Et là, tout est sorti. J’ai écrit que j’en avais marre de faire semblant, que j’étouffais sous mon masque de bouffon, que je n’étais pas le rôle que je jouais.

C’était un tout petit texte, six pages maladroites, mais ce que j’ai éprouvé en libérant enfin les mots, les vrais mots, ceux qui voulaient se raconter à travers moi, a été extrêmement intense. Je ne me suis plus arrêtée d’écrire depuis.

Nous entendons souvent que l'écriture est un espace de liberté. L'est-il aussi pour vous ? Mais de quel espace et de quelle liberté s'agit-il ? Aussi, nous demandons-nous s'il existe des sujets impossibles pour vous ? Et si la forme de censure qui s'exerce alors est liée à votre public ou bien à votre sensibilité ?

Dans mon cas, l’écriture a été (et est toujours) un acte libératoire en ce sens où elle m’aide à lâcher tout ce qui m’encombre intérieurement, à commencer par les poutres que j’ai parfois dans les yeux. Pendant longtemps, j’ai joué des rôles en agissant d’une façon que je croyais conforme à ce qu’on attendait de moi : étouffer mes colères, éviter les conflits, dissimuler mes peurs, plaire aux autres, s’intégrer au groupe. Il y a une véritable émancipation qui se produit dans l’écriture. Un exemple tout simple : à mes débuts, je ne m’autorisais pas à utiliser un langage grossier dans mes textes, parce que j’étais très imprégnée par une éducation où “ça ne se dit pas”. Aujourd’hui, je me l’autorise. Même chose pour tout ce qui a trait au corps et à la sexualité. Ou à la spiritualité.

S’il y a des sujets “impossibles” pour moi ? Dans l’absolu, non, mais pour écrire sur quelque chose, il faut que j’aie l’élan pour ça au moment où ça se produit. Si on me passait commande d’un texte en m’imposant un sujet, par exemple, ça va dire “non” en moi si je ne suis pas en phase avec ça au moment où me le propose. Et ça pourra soudain dire “oui” des mois plus tard. Ce n’est pas une question de me sentir concernée ou non, mais vraiment d’être sur la bonne longueur d’onde : sans quoi, je sens que j’écris totalement à côté, non seulement du sujet, mais aussi de moi-même.

Sans parler de censure, ce qui m’est arrivé, c’est de subir des pressions psychologiques très fortes. Par exemple, pour la Passe-miroir, au moment d’écrire mon dernier tome, j’ai senti qu’une partie de mon lectorat essayait de me dicter la fin idéale pour eux. Ce que je n’ai pas fait. J’ai écrit une fin non consensuelle, mais qui pour moi s’imposait d’elle-même, était une évidence : c’était cette conclusion-là que je voulais apporter à mon histoire. Quand le tome est sorti en librairie, j’ai dû faire face à de très nombreux messages de mécontentements, de culpabilisation même, sur tous mes réseaux sociaux, par courrier postal aussi. On m’a réclamé, et on me réclame encore, de façon souvent très impérative, d’écrire un nouveau tome pour proposer une autre fin. Un lecteur a même parlé de lancer une pétition pour m’y forcer. J’ai fait le choix d’observer un silence absolu face à toutes ces réactions, mais ce n’est pas toujours facile. La tentation de se justifier est forte, mais ce serait égotique d’y céder.

A travers nos questions, nous vous demandons de parler de vous, mais les personnages de vos romans, de vos séries ? Parlent-ils de vous aussi ? Vous ressemblent-ils ? Jusqu'à quel point ? Et comment faites-vous pour vous en débarrasser ?

Je compare souvent les personnages de mes histoires aux personnes que je croise dans mes rêves. Chacun est une facette, plus ou moins consciente, à la fois de moi-même et des autres (ou en tout cas de la perception que j’ai des autres). On me compare très souvent à Ophélie, l’(anti-)héroïne de la Passe-miroir. Et oui, de bien des façons, c’est un personnage qui m’est très intime. J’aime doter mes personnages de particularités qui, dans mon cas, me limitent ou me freinent. Par exemple, je me suis longtemps sentie extrêmement gauche. Mal à l’aise dans mon corps, malhabile dans mes gestes, la gaffeuse de service. Bref, quoi que je fasse, je me sentais ridicule et j’en faisais un complexe terrible. Quand Ophélie m’est venue, elle a hérité de toute cette maladresse, c’en est même devenu un élément d’intrigue à part entière, à ceci près qu’elle compose avec. Je l’ai plongée dans des situations souvent humiliantes pour elle et je l’ai observée, je l’ai vue en prendre son parti et en sortir agrandie. De façon générale, tous les personnages que j’ai créés m’ont accompagnée dans des processus de réconciliation. Ils m’ont beaucoup appris. Et pourtant, oui, il arrive un moment où je dois leur dire au revoir. Couper le cordon, en quelque sorte. Pour chaque histoire significative que j’ai écrite, j’ai pleuré après avoir posé le point final. Pour la Passe-miroir, ça a été beaucoup plus complexe, car l’émancipation s’est faite (dans la joie et la douleur) tout au long de l’écriture du dernier tome. Ça a été une expérience incroyable, puissamment intense, car ce n’était pas seulement moi qui était en train de me décoller d’Ophélie, mais elle qui se décollait de moi.

Matrimoine, héritage culturel,  les bibliothécaires que nous sommes s'interrogent encore. Deux dernières questions s'imposent. Elles concernent la transmission. Que souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs ?

Il n’y a pas, dans ce que j’écris, la volonté de donner un message ou d’apporter des réponses. Il y a autant de vérités sur Terre qu’il y a d’êtres vivants, je transporte et transpose la mienne, mais je ne souhaite l’imposer à personne. En revanche, j’aime partager mes questionnements. Dans la Passe-miroir, j’ai interrogé les notions d’identité et d’apparence, d’être et de paraître, du soi et de l’autre. Chaque lectrice et chaque lecteur s’en est emparé différemment. Beaucoup ont prolongé mes propres réflexions à travers des textes, des dessins, des représentations, des compositions, du tricot aussi ! Ma créativité s’est nourrie de celle des autres : de savoir qu’elle puisse en nourrir d’autres, à son tour, donne pour moi tout son sens au fait d’être publiée.

Que diriez-vous à un(e) jeune qui a envie d'écrire ?

Donne-toi dans l’acte d’écriture sans penser au résultat. Fais preuve d’indulgence envers toi-même à chaque faux-départ, chaque raté, chaque échec, chaque impasse : les erreurs nous construisent autant, sinon plus, que nos réussites. Avance une page après l’autre. Privilégie le plaisir que cela te procure, le sens que ton propre texte prend pour toi, la relation que tu crées avec tous tes personnages. Bien sûr, écrire implique un lecteur, peut-être plusieurs, voire un éditeur à la clef, mais sois toi-même quoi qu’il arrive. Tu es la personne la mieux placée au monde pour exprimer ce que toi tu as envie de dire.

 

Claudine Desmarteau

Notre première question concerne le terme de «matrimoine». Il  signifie  littéralement  «héritage  des  mères»  et  désigne  l'ensemble de l'héritage culturel des femmes artistes et intellectuelles transmis aux générations futures... Vous sentez-vous concernée par cette notion et ce mouvement ?

Je vous avoue en toute franchise que je découvre ce mot. Mais je serais heureuse et très fière de faire partie du matrimoine français.

De l'idée de matrimoine, d'héritage culturel découle deux questions importantes.
L'une interroge la postérité, la voici : Postérité, ça vous dit quoi ?


Comme  tous  les  auteurs, j’aimerais que certains de mes livres restent, et soient transmis à leurs enfants par des jeunes lecteurs devenus  adultes. Bien qu’il y ait beaucoup de vanité à vouloir laisser une trace -surtout en ces temps de chaos-, cet espoir ne m’a jamais quittée et il m’aide à persévérer. Avant tout, je suis fière de mes deux enfants. L’avenir leur appartient.

L'autre revient sur votre parcours d'écriture et vos influences, vos références: quels sont les auteur(e)s qui vous ont marquée ?


Marguerite Duras, LouisCalaferte, Albert Camus, Romain Gary, Louis-Ferdinand Céline, J.D. Salinger, Mark Twain, Astrid Lindgren, René Goscinny, Joyce Carol Oates, Hubert Selby, Richard Brautigan, Edgar Hilsenrath...

Les   troisièmes   questions   viennent   de   notre   curiosité   de   lectrices   quant   aux commencements :  d'où  vient  l'envie  d'écrire?  Y  a-t-il  un  élément  déclencheur? Quel est l'élément déclencheur de votre premier roman ?

La passion des livres et de la littérature m’a été transmise par ma mère (je dois mon prénom à la série des «Claudine» de Colette). Le  premier  roman  que  j’ai  écrit  n’a  pas  été  publié,  je  l’ai  écrit tout  de  suite après avoir lu « Septentrion », de Louis Calaferte.

Nous entendons souvent que l'écriture est un espace de liberté. L'est-il aussi pour vous? Mais de quel espace et de quelle liberté s'agit-il ?

J’ai   exercé   plusieurs   métiers   (directrice   artistique,   dessinatrice   de   presse, illustratrice,  auteure).  C’est  l’écriture  qui  me  procure  le  plus  grand  sentiment  de liberté. Aujourd’hui,  je  ne  fais  pratiquement  plus  que  cela : écrire. J’aime  avoir  la liberté de mélanger fiction et vécu pour raconter des histoires, souvent ancrées dans le réel, et dans notre époque.

Aussi, nous demandons-nous s'il existe des sujets impossibles pour vous ? Et si la forme  de  censure qui s'exerce alors est  liée  à  votre  public ou  bien  à  votre sensibilité ?

Non.  Je  me  suis  toujours  adressée, dans tous mes  livres, à un public de jeunes (enfants ou adolescents selon les titres) et d’adultes.


A  travers  nos  questions,  nous  vous  demandons  de  parler de vous, mais les personnages de vos romans, de vos séries ? Parlent-ils de vous aussi ? Vous ressemblent-ils ? Jusqu'à  quel  point ?  Et   comment  faites-vous   pour   vous   en débarrasser ?

Certains  personnages  sont  inspirés  de  personnes  réelles, mais ils deviennent des personnages de fiction. Ils vivent leur propre vie romanesque. Certains  me ressemblent, mais ils ne sont pas seulement moi. Je m’yattache et ils me manquent quand le livre est fini –on se retrouve à nouveau face au vide. J’ai été heureuse de faire vivre le petit Gus dans plusieurs tomes. J’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette série, inspirée par la vie de mon fils, qui avait 10 ans quand j’ai écrit le tome 1.

Matrimoine,  héritage  culturel,  les  bibliothécaires  que  nous  sommes  s'interrogent encore.

Deux dernières questions s'imposent. Elles concernent la transmission. Que souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs ?

De la confiance, de l’espoir. Je rencontre beaucoup d’enfants et d’adolescents qui n’ont pas confiance en eux car ils ne sont pas valorisés. Et aussi, leur donner le goût de la lecture et les encourager à suivre leur propre voie –dans mes livres, j’aborde souvent le thème du libre arbitre.

Que diriez-vous à un(e) jeune qui a envie d'écrire ?

Je lui conseillerais de lire  beaucoup, de bons auteurs. D’écrire, de se relire, se corriger, recommencer. Se remettre en question mais garder confiance. Persévérer. Tous les auteurs, tous les artistes ont essuyé des échecs. C’est important aussi de s’intéresser à d’autres formes d’art -la musique, le cinéma, me nourrissent beaucoup.  Être curieux,  façonner son destin, autant  que  possible. Avoir la volonté constante de progresser.

 

Marie Pavlenko

Matrimoine, Patrimoine, notre première question concerne ces termes qui parlent d'héritages culturels, des mères, des pères et de transmission.

Vous sentez-vous concernée par ces notions ?

Le patrimoine sonne pour moi comme un type bedonnant assis en bout de table, qui a compris la vie et regarde les autres de haut, un cigare aux lèvres. Le matrimoine, non. Il dit la sororité, les deux pieds ancrés dans la terre, l'avant-bras tendu pour s'appuyer dessus et un rire partagé.


De l'idée d'héritage culturel découle deux questions importantes.

L'une interroge la postérité, la voici : Postérité, ça vous dit quoi ?

Puissance et mensonge. Passer à la postérité, c'est ne pas être oublié, s'inscrire dans le continuum humain grâce à son oeuvre, ses romans, continuer de vivre à chaque fois qu'on est lu, en dépit des changements induits par les crises, les modes, les ruptures. C'est se jouer de la mort et communiquer avec le présent, depuis l'au-delà... Surpuissant ! Mais ce sont les vainqueurs et les dominants qui écrivent l'histoire. Combien d'autrices oubliées, rayées de la carte de la littérature, privées de postérité, parce qu'elles étaient femmes ? Combien de « femmes de lettres » face aux « hommes de lettres » ? Ce sont aussi les rapports de domination qui construisent la postérité. Et ça, c'est du mensonge.

L'autre revient sur votre parcours d'écriture et vos influences, vos références : quels sont les auteur.e.s qui vous ont marquée ?

Petite, j'adorais Marlaguette, de Marie Colmont. C'est une des plus belles histoires que je connaisse, une histoire de liberté, d'acceptation de l'autre, d'ouverture et de fraternité. Ensuite, j'ai eu un choc littéraire grâce à Roald Dahl, notamment une des phrases de La potion magique de George Bouillon. Il décrit ainsi la grand-mère infâme : « elle avait la bouche ridée comme le derrière d'un chien ». J'ai vu la bouche et le derrière se superposer. Je devais avoir 8 ans et je m'en souviens encore. Mon amour pour les métaphores est né à cet instant précis. Ensuite, j'ai découvert Tolkien à 10 ans, claque, plongée en Imaginaire, puis je suis entrée dans la « grande » littérature avec Zola, Saint-Exupéry, Gary, Hugo, Kessel, Vian... Des hommes donc. Depuis, bien sûr, j'ai lu Agatha Christie, Selma Lagerlöf, Jane Austen, Ursula K Leguin, Anne McCaffrey... Aujourd'hui encore, j'adore lire les « classiques » . Et je continue d'être frappée, parfois : Jesmyn Ward, Nasstasja Martin, ou Delia Owens m'ont marquée, récemment.


La troisième question vient de notre curiosité de lectrices quant aux commencements : d'où vient l'envie d'écrire ? Y a-t-il un élément déclencheur ? Quel est l'élément déclencheur de votre premier roman ?

Aucune idée ! Ce dont je suis certaine, c'est que l'envie (le besoin ?) émane de loin : j'écrivais déjà de petits textes en CM2. Mais je pensais ne jamais être publiée : les vrais auteurs étaient tous morts, non ? Et puis, je vivais en banlieue de Lille... Loin de la capitale. Pas d'élément déclencheur, donc, à part peut-être le bonheur de lecture que l'on retrouve dans l'écriture, l'immersion. J'ai écrit mon premier roman suite à une rencontre avec un éditeur. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la force d'écrire un manuscrit entier sans quelqu'un qui l'attende.


Nous entendons souvent que l'écriture est un espace de liberté. L'est-il aussi pour vous ? Mais de quel espace et de quelle liberté s'agit-il ?

Écrire, c'est avoir le monde au bout des doigts. Pouvoir tout dire, tout décrire, tout vivre. J'écris dans des genres et pour des publics différents, je suis traduite dans des pays où je ne suis jamais allée. Écrire, c'est essayer d'atteindre l'universel en soi pour le partager. Une immense liberté.

Aussi, nous demandons-nous s'il existe des sujets impossibles pour vous ? Et si la forme de censure qui s'exerce alors est liée à votre public ou bien à votre sensibilité ?

Je ne crois pas. Autant, il m'est difficile de lire certaines choses, autant les écrire ne me pose pas de problème. En revanche, j'écris sur des sujets qui me touchent, me sont chers. Il n'est pas question de censure, mais d'affinités : avec qui, c'est-à-dire avec quels personnages, ai-je envie de passer des mois, parfois des années ? Dans quelle circonstances ?


À travers nos questions, nous vous demandons de parler de vous, mais les personnages de vos romans, de vos séries ? Parlent-ils de vous aussi ? Vous ressemblent-ils ? Jusqu'à quel point ? Et comment faites-vous pour vous en débarrasser ?

Je ne m'en débarrasse jamais. J'y pense parfois, ils sont vivants, mouvants, ils m'accompagneront jusqu'à ma mort. J'éprouve un amour sans borne pour mes personnages, ils font partie de ma vie. Je pleure souvent quand je termine un roman, et je reste plusieurs semaines à me promener, lire, voir des amis, à tenter de me détacher, à faire mon deuil, car je sais que je ne passerai plus mes journées avec Abi ou Samaa. Elles appartiennent au lecteur, désormais.

Mes personnages ne me ressemblent pas, d'ailleurs, je m'efforce de ne jamais utiliser de « vraies gens » dans mes romans. J'ai besoin de les faire surgir, de les voir évoluer en toute liberté, et cela passe par le prisme de la fiction. Mais ils sont façonnés dans une argile qui est mienne. Si loin si proches. Comme des enfants.


Les bibliothécaires que nous sommes s'interrogent encore. Deux dernières questions s'imposent. Elles concernent la transmission.

Que souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs ?

Des émotions, des paysages, des souvenirs. Une empreinte. Nous ne sommes que cela : des êtres d'empreintes.

Que diriez-vous à un(e) jeune qui a envie d'écrire ?

Il n'y a pas de secret. Écrire, c'est comme courir un marathon : personne ne se lève un matin en se disant « tiens, aujourd'hui, je vais courir 42 km, les doigts dans le nez ! ». Pour écrire, il faut écrire. Apprendre à décrire le cerisier en fleurs au coin de la rue, le visage ronchon de la voisine, la colère ressentie devant une injustice. Il faut s'entraîner encore, et encore. Que les émotions prennent forme en mots.

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