Témoignage de Xavier Liébard

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Texte écrit et envoyé en retour de l’exposition Cendres de nos rêves. Aux origines du surréalisme, février-mai 2017

« (…) Je suis allé voir jeudi dernier votre exposition Cendres de nos rêves. Aux origines du surréalisme au Château des ducs de Bretagne. Je tente l'exercice du retour d'impression, bien que j'y sois peu habitué sur des expositions. J'ai beaucoup aimé votre approche "bande dessinée" de la scénographie, ces grandes écritures noires sur fond jaune qui mettent en avant les caricatures des jeunes poètes. Une présentation épistolaire, qui assume les ratures et les phrases lapidaires et donne un sentiment de fragilité et d'urgence au récit. C'est une exposition dense que j'ai trouvée facile à appréhender. Le moindre objet est un élément du récit : la plaque de soldat de Vaché, la lettre du proviseur du Lycée de Nantes, les pipes d'opium, Irma Vep, Pierre Trividic et Apollinaire. Les symboles choisis sont forts et marquent immédiatement la lecture, dans ce récit d'apparence décousu rien n'est laissé au hasard. Les éléments se répondent et s'entremêlent comme autant de pièce d'un puzzle. Sur les deux heures que j'ai passées à voir cette exposition, j'ai croisé une trentaine de personnes, la plupart d'entre eux lisaient tous les documents, avides d'y trouver une information décisive. Le jeu de piste précis et ludique fonctionne donc.

Seul bémol me concernant, je n'ai pas retrouvé dans la première partie sur le Lycée de Nantes, la fulgurance poétique des Sârs. J'aurais voulu y deviner les prémices d'une d'écriture automatique. Cette idée fantasmée, qu'un des plus grands mouvements littéraires du siècle est peut être sorti de l'imagination d'un groupe de potaches livrés à eux même. J'avais à l'époque travaillé sur des textes plus impertinents, ils m'ont manqué. Il m'a semblé, mais c'est peut être un jugement hâtif, que l'affaire du Lycée de Nantes qui est une construction journalistique de toute pièce masquait la force de cette révolte intellectuelle. Du coup, ce sont les trois extraits sonores qui ont été pour moi, les véritables fils d'Ariane de l'exposition. Le témoignage sonore de Jean Sarment qui rappelle Cavalcadour, puis l'interview radio de Breton et par-dessus tout celui de Jeanne Derrien l'infirmière inattendue. J'ai adoré l'idée que des vieux écouteurs accrochés discrètement sur la façade du mur puissent être des endroits de révélation. Comme si finalement c'est nous lecteur qui devions chercher la clé du récit.

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Je connaissais relativement mal les lettres de guerre de Vaché. Par dessus tout c'est Vaché qui tisse le lien entre tous les personnages. À travers les lettres de Vaché je me suis rendu compte à quel point cette génération a été sacrifiée par la guerre, à quel point elle cherchait par tous les moyens à échapper à l'horreur du monde. Pour Vaché, « l'umour » devient une sorte de morphine personnelle pour oublier l'incohérence du monde. En découvrant André Breton jeune infirmier de 20 ans au chevet de Vaché et leur improbable rencontre, j'ai mieux compris comment le surréalisme était une sorte d'émanation directe de la guerre. Comment "la raison" décriée par Breton dans son Manifeste est associée à la raison politique aveugle de la guerre et comment l'ouverture à d'autres types de pensée, de lecture inconsciente du monde, de rêve est directement issue des soldats agonisants, de la mémoire traumatique des tranchées. Finalement la guerre a joué son rôle de révélateur. J'adore ce passage ou Jacques Vaché compare la guerre à une sorte de rêve éveillé. C'est une formidable piste pour la littérature, une intuition géniale. À découvrir les portraits de Vaché, la précision de ses traits son sens de la caricature et de la formule, je me demande finalement s'il n'aurait pas émergé comme peintre plutôt que comme poète. Il avait la force de trait d'un Lautrec ou d'un Félix Vallotton.

J'ai appris que Jacques Vaché avait collaboré à l'élaboration de Parade de Cocteau qui reste une œuvre pivot de la période. Sans nul doute il aurait trouvé sa place dans cette société artistique d'après-guerre. Il m’a semblé deviner dans le témoignage de Jeanne Derrien, l'opportunisme limite de Breton qui se sert de Vaché pour construire une forme de mythologie surréaliste. Sans lui, serait il parvenu à cette étincelle du surréalisme ?

Au sortir de cette immersion, la sensation de comprendre un peu mieux la jolie phrase de Nietzsche "Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d'une étoile qui danse". Le chaos ici c'est la guerre et le Surréalisme c'est cette promesse d'éclatement des formes qui irrigue à jamais notre langue. L'impression émouvante après bien des années de recoller les morceaux d'une histoire interrompue, celle des Sârs et du Lycée de Nantes où j'ai fait mes études, celle de la guerre et celle de la naissance d'un mouvement littéraire qui m’a profondément marqué. Merci Patrice pour cet éclairage et cette très belle exposition et pour ton obstination à vouloir nous faire comprendre l'alchimie d'une naissance décidément bien mystérieuse. Dans le tumulte de nos chaos individuels puissions nous trouver une étoile qui danse. »

 

Xavier Liébard, réalisateur-documentariste, né à Nantes.

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